La parole aux anciens…
Ce mois-ci, nous vous livrons l’interview de Christian Courtonne, qui fut l’un des premiers élèves de Sensei Kase et l’un des membres de l’équipe de France JKA entraînée par Sensei Kase jusqu’en 1976. Vous retrouverez l’ambiance de l’interview d’Hervé Guillot (cf. Le Mag n°2 p.17).
FSK-Ha : La question rituelle ! Quand et comment as-tu rencontré Sensei Kase, arrivé en France en 1967 ?
Christian Courtonne : J’ai rencontré Maître KASE en 1970, 3 ans après son arrivée en France, et comme pour la plupart des pratiquants de ma génération, cela s’est passé au Karaté Club de France, rue de la Montagne Sainte-Geneviève à Paris, club fondé par Henri Plé. Je m’étais d’abord inscrit à l’AFAM, à droite en rentrant dans la cour. Monsieur Chouk enseignait. Ce n’était pas particulièrement technique, mais par contre très réaliste car dirigé par un ancien éclaireur démineur de la guerre d’Indochine.
Au cours de cette première année, et bien que mon très bon professeur suffisait à pousser à fond mes petites capacités, nous rêvions de traverser la cour, de monter les trois marches, et de franchir la porte du sanctuaire : les fameux cours de Maître Kasé.
J’évoquais cette période il y a quelques semaines avec Jean Pierre Lavorato, et lui disais que les jeunes pratiquants que nous étions, étaient admiratifs lorsque nous voyions les anciens sortir du lieu mythique - Boutboul, Lavorato, Baroux, Desnoes - avec leur gueule d’acteur de cinéma américain, le kimono plié dans la ceinture en croix, négligemment posé sur l’épaule !
J’ai traversé cette cour en septembre 1970, et c’est là que la véritable expérience a commencé.
J’étais ceinture marron 3ème kyu. Maître Kasé y donnait 15 heures de cours par semaine. Le dojo était ouvert de 9 heures du matin à 10 heures du soir. C’était le paradis.
Le vendredi après midi, nous avions droit aux cours difficiles : 15h -16h ceintures marrons, 16h -17h tous grades.
Le cours de 15h était très dur ; c’est là que j’ai appris à sortir de mes limites dans des séries : une heure de mae geri, ou bien de oï tsuki ou bien de sobum tsuki, avec Kase Sensei dans les rangs. C’est là que j’ai senti pour la première fois les blocages de Sensei sur mes tibias et sur mes jambes, à me retrouver à l’autre extrémité du dojo après une projection à laquelle je n’avais rien compris.
Je ne connaissais pas toute la dimension du maître, mais il m’apparaissait jouer dans un combat comme un chat qui joue avec une souris. Je me suis aperçu par la suite que Maître Kase était en effet très facétieux. Il était très proche, très disponible, toujours souriant.
Parfois, un élève tombait : un ou deux quatsu, une bonne claque dans le dos, et la machine repartait. Nous n’étions que «3èm kyu » ! ! !, et toujours la trilogie incessante : vite, bas et fort. Parfois nous n’étions que trois à ce cours, avec Lalande et Lebateux - que j’ai maintenant perdus de vue.
C’est là que j’ai approché le maître pour la première fois. C’était le début d’une longue histoire.
FSK-Ha : Tu étais capitaine de sa sélection, préparée aux « championnats combat JKA » de 1974 à 1976… De quoi s’agit-il exactement ?
CC : Kase Sensei était le chef instructeur de la JKA EUROPE et bien sûr, représentant la JKA en France. Il y avait tous les ans une coupe de France JKA, un championnat d’Europe IAKF, et tous les deux ans un championnat du monde. Cette aventure, car c’en était une, s’est déroulée de 1973 - date des premiers championnats du monde IAKF de Tokyo en 1973 - aux championnats du monde ITKF à Los Angeles de 1976.
J’ai participé à tous les championnats, sauf le dernier à cause d’une grave blessure au genou. Hervé Delage était le capitaine en 1973, je l’ai été de 1974 à 1976.
J’ai fait partie de ce que Maître Kase appelait sa « deuxième équipe », la première étant composée des personnes dont je parlais tout à l’heure.
Cette équipe n’est d’ailleurs elle-même qu’un groupe dans la galaxie Kase, car celle-ci est très grande.
Sur la photo prise par Franco Daloia, vous pouvez apercevoir la garde rapprochée du Maître au début des années 70. Sur la droite Camille Daudier, Hervé Delage (qui était au Japon capitaine de l’équipe), moi-même, Guillot, Daloia, Lancino, Kase Sensei, Gérald Dumont et au premier plan Michel Rousseau
Cette photo est prise lors d’un dîner dans un hôtel traditionnel de Kyoto, à l’occasion d’une tournée organisée par la JKA en 1973. Les historiens du karaté doivent savoir que la première équipe de France katas de tous les temps a fait sa première prestation à Tokyo en 1973, au BUDOKAN. Elle était composée de Daudier, Daloia et Delage.
Les compétitions étaient d’une grande harmonie, et sans entrer dans le grand cérémonial SUMO, l’on sentait la réelle tradition guerrière samouraï.
Nous formions un groupe comme maître Kase les aimait bien, où chaque combattant était « un » parmi les autres, sans phénomène de star qui l’agaçait profondément.
Nous faisions dans une même journée les individuels, combat et kata, et la même chose en équipe. Entre deux, nous avions le droit à de superbes démonstrations des Sensei Kase, Shiraï, Enoeda, Abe, Yahara, Mori. C’était l’âge d’or.
FSK-Ha : Comment Sensei, à cette époque, vous préparait-il dans l’art de combattre ?
CC : Tout d’abord, il enseignait l’art du combat à des élèves qui avaient les bases, c’est-à-dire le corps formé avec des centaines d’heures de kihons, de katas ; la distance intégrée avec le Kihon Ippon puis le Jiu Ippon ; le punch avec un travail quotidien au makiwara et au sac. Au début de la formation, il insistait beaucoup sur les blocages. C’est d’ailleurs la philosophie du karaté : tout commence par un blocage.
Nous combattions plus entre nous en dehors des cours, que dans les cours.
Le combat libre n’était vraiment abordé que dans les cours ceintures noires et là, tout y passait : le changement de rythme, les enchaînements pied/poing, casser la distance, le « de aï » - l’attaque dans l’attaque - le changement d’axe.
Un jour il m’a demandé, comme il l’a fait à une dizaine de personnes : «vous, possible venir cours matin.» Cela voulait dire que vous entriez dans le cercle de ses instructeurs et là, un univers apparaissait, à raison de trois cours par semaine, rue Daguerre à Paris.
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le travail pouvait commencer…